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L'intermède

Le 30 avril 2013, 13:33 dans Humeurs 1

L'intermède

Le 30 avril 2013, 13:22 dans Humeurs  Aucun commentaire pour le moment

   L 'autre jour à Cannes j'ai croisé la follingue qui me jalousait autrefois jean-Marie. La revoir a provoqué en moi des réminiscences qui se sont épanouies en étoile ou en forme de neurone alors que les événements qu'elles évoquent se sont déroulées en durée linéaire , avec des pointillés d'ailleurs. J'aime les souvenirs. Ravivés et embellis par l'imagination nostalgique du regret, ils répercutent des sons de vie au fond glacé de mon cœur atone. Je me souviens...Je me souviens... C'est une occupation grisante et sans but, facile et exubérante. Qui ne s'y laisse prendre aux jours fades des saisons ternes.

Je me souviens. Jean-Marie vaquait depuis quelques temps dans notre aire. J'ignore comment il y était venu. Sans rien dire, il avait l'air d'un contestataire et je ne pouvais que m'en amuser. Un jour il me dit ; « J'aimerais me montrer avec vous devant des snobs ». J'avais répondu : « Si c'est pour les faire bisquer, je ne refuse pas. Mais je ne vois jamais les snobs .»
- Tournez la tête, vous les verrez. 
- Ah, bon.
- Il ne faudrait pas que vous craigniez les rumeurs de la galerie. Nous risquons de faire jaser. Je ne suis pas forcément décoratif à partir de ce qui se sait et de ce qui s'imagine : juif, noir, américain, émigré, PD certainement de façon rédibitoire, et communiste en plus. Je ne vous fais pas peur ?

  • Si vous n'en jetez plus, non. Vous pourrez me distraire de façon intermittente. 

    Ainsi s'établit notre pacte. Je ne pense pas que nous ayons vraiment défrayé la chronique. Il accordait aux autres une curiosité à son égard au-dessus de la réalité. Ou alors, il se peut aussi que je n'y fasse pas assez attention moi-même pour l'avoir remarquée. Il est vraisemblable que beaucoup ignoraient son homosexualité. A l'époque, il était mal vu de se faire gratifier d'une telle étiquette et peut-être même dangereux pour un neurologue. En public, il jouait avec moi à l'amoureux transi. Ensemble, nous allions faire de grandes balades en forêt avec sa chienne colley qui s' appelait « Chère Amie». Il m'emmenait à des réceptions assez somptueuses et à des soirées de gala à l'Opéra quand il réussisait à y faire une garde en tant que médecin.
    Juif, d'origine éthiopienne, Jean-Marie se prétendait un palacha descendant de la reine de Saba et du roi Salomon, rejeté par ses coreligionnaires européens ou américains. Né avant terme à New-york où ses parents séjournaient en service commandé pour l'ambassade d'Ethiopie, il y était revenu plus tard. Aux Etats-Unis, les noirs ne le percevaient pas non plus comme un des leurs. Plus clair de peau que beaucoup d'entre eux, avec des cheveux lisses, on aurait pu le décrire comme une ligne d'élégance avec des traits d'autochtone espagnol ou peut-être hindou pour les gens qui, comme moi, ne connaissaient rien sur les palachas. Pensant que les Français auraient pour lui plus de bienveillance, il avait émigré chez nous. Il avait la double nationalité française et américaine. Il avait fait sa thèse de médecine dans un de ces deux pays et sa spécialité dans l'autre, si bien qu'il ne pouvait exercé la neurologie, en situation libérale, ni dans l'un, ni dans l'autre. Il pratiquait avec passion dans un hôpital d'une très proche banlieue de Paris où il dirigeait même un service à titre officiel de remplacement de longue durée. Quand il se taxait d'émigré, je lui répliquais qu'il se débrouillait bien.
    C'est Jean-Marie qui m'avait présenté Florentine en lui recommandant de bien m'écouter. Je lui avais reproché de ne pas faire ses bonnes actions lui-même. Indigné et rouge de colère, il auguait qu'il ne connaissait que moi pour la sauver et que certains refus relevaient de l'ignominie. Il avait dû la soigner en consultation à l'hôpital. Florentine était ougandaise ou luandaise ; je ne l'ai jamais su de façon précise et peut-être elle non plus. Au temps de la guerre atroce qui avait eu lieu entre les toutsis et les huttus, elle s'était fait violer pendant plusieurs jours par ceux-ci, ennemis de son ethnie. Elle en était restée meurtrie, sidérée, stupide, anéantie. Une de ses compatriotes semblait payée pour l'assister dans ses tâches journalières de survie. Elle ne me parlait pas, mais elle me tenait par la main ou se blotissait dans mes bras. Je me demandais si elle avait été jamais normale. Puis au bout de six mois ou d'un an, elle s'était mise à monologuer dans sa langue, et enfin petit à petit en français. Elle s'exprimait avec une syntaxe soignée. Quand une crise d'angoisse la saisissait, elle se mettait à trembler, à vomir, et tombait. Il n'y avait que moi qui pouvait la sortir de la prostation qui s'en suivait. Florentine s'est remise semble-t-il à peu près complètement, pouvant subvenir à la prise en charge de sa vie personnelle, faire ses courses et son ménage, échanger des amabilités avec ses voisins, avec des accès de plus en plus rares et modérés. Elle restait seulement un peu réservée et parfois sur le qui-vive. J'essayais de la rencontrer moins souvent car sa reconnaissance m'encombrait. Jean-Marie appréciait que je m'arrange pour espacer mes rencontres avec elle afin qu'elle redevienne tout-à-fait autonome. J'essayais, à cette étape, de discuter avec elle sur des sujets qui l'intéressaient plutôt que de la laisser ruminer sans arrêt sur son traumatisme.
    Elle devait aller mieux depuis un bon moment puisqu'un jour elle m'entraîna à une conférence ayant trait à l'archéologie en Seine et Marne. Le public réunissait, entre autres, une quinzaine d'Africains . J'ai perdu le titre exact de la réunion. Toujours est-il, qu'à la fin, au moment des  échanges avec l'intervenant; ceux-ci   s'orientèrent vers la question des « races » humaines. La plupart des personnes opinaient du bonnet quand on affirma que les derniers résultats scientifiques révélaient qu'elles n'existaient pas, qu'en reconnaître l'existence est une aberration, que Leroi-gourhan et Lévy-Strauss s'étaient grossièrement trompés à ce propos. Admiratrice de Leroi-Gourhan, de ses études sur les développements conjoints du crâne et de la main en parallèle avec celui des outils, sur la protection qu'il demandait incessamment pour les civilisations en croissance, je m'élevais contre ces déclarations, affirmant qu'il existait, en dépit de toutes les exceptions, des différences presque constantes, qu'on pouvait assimiler à des différences raciales, comme chez les autres mammifères, entre un pygmée et un bantou, un esquimau et un suédois, entre moi et l'amie ici présente et je désignais Florentine. Je défendis l'idée que la négation des races revenait en fait à n'en imposer qu'une seule en référence, que reconnaître une diversité biologique ne signifiait pas établir une hiérarchie dans l'humanité, au contraire, etc...Un intervenant me dit : « Mais, Madame, s'il y avait des races, nous ne pourrions pas nous reproduire ensemble ». Je répliquais que je ne pouvais plus discuter avec un prétendu archéologue qui confondait les définitions de race et d'espèce. (En fait, il était parfaitement qualifié et professeur de faculté ; il s'était laissé emporter jusqu'à dire n'importe quoi). Il se leva, courroucé, et déclara qu'il allait « me casser la gueule » comme à une sale raciste. Nous étions séparés de six ou sept mètres car nous nous étions assises dans les premiers rangs pour être sures de bien entendre. Je ne m'étais bien sûr jamais trouvée dans une situation pareille, mais c'est incroyable comme, paniquée, je réfléchissais vite en cette occasion. Pendant qu'il avançait je tâtais mon trousseau de clés dans ma poche et je les plaçais entre mes doigts en forme de poing américain, me demandant si j'avais intérêt à lui lancer un coup de pied dans les parties ou à lui flanquer un coup de clés en pleine face. J'avais une terrible frousse. La seconde solution me paraissait plus spontanée mais je calculais qu'il était plus râblé que moi, qu'un homme est toujours plus fort sur le plan physique et qu'il fallait mieux que je joue sur la distance et la possibilité de recul. Je n'eus pas à choisir. Les Africains s'étaient groupés derrière moi et j'en pris conscience quand ils avancèrent à mon niveau. La panique commençait à me saisir. L'un d'eux dit : « Si tu lui touches un cheveu, c'est à toi qu'on cassera la gueule ».

    - Mais je ne comprends pas bredouilla l'archéologue.
    - T'as pas besoin de comprendre, c'est comme ça, tu fais encore un pas, on te casse la gueule. C'est tout.

    Les noirs avaient pris mon parti dans la discussion, voulant être reconnus comme une entité sur la carte du monde. Je leur en suis encore reconnaissante.

 

Je voulais raconter cette histoire à Jean-Marie. Mais c'était la période des premiers départs en vacances, et sans nouvelles de lui, je fis le projet de la lui narrer plus tard . A mon retour de vacances, aucune manifestation de sa part pendant sans doute plus d'un mois. Je lui téléphonais et tombais sur un répondeur, jusqu'au jour où j'entendis que son numéro n'avait plus d'abonné. Je lui écrivis et ma lettre me revint. Je savais d'ailleurs avant d'envoyer ma missive, qu'il n'occupait pas souvent le studio qui correspondait à son adresse. J'allais chercher des renseignements à son hôpital ; personne ne put m'en fournir. Il avait prévenu qu'il cessait son activité sans préavis. J'obtins là son numéro de sécurité sociale mais cette dernière constitue une forteresse sur le plan des informations des prestataires. La police ne recherche les disparus qu'à la demande des familles. Je m'esnquérrais ci et là à son sujet. Finalement, si certains le connaissaient de vue, c'est tout juste si on savait son nom. Il ne semblait pas non plus inspirer une grande sympathie à beaucoup de monde, en dehors de ses patients. Florentine ne savait rien de lui en dehors du fait qu'il la suivait à l'hôpital. Je réalisais qu'il devait être bien seul dans la vie et que, si ça se trouvait, j'étais peut-être sa seule relation un peu proche. J'ai même recherché et retrouvé la follingue pour l'interroger sans succès. Est-il reparti aux Etats-Unis ? A-il voulu renouer avec l'Ethiopie ? Il reste fort improbable que je le sache un jour. Qu'est-ce qui pourrait expliquer sa disparition?  Je voudrais bien qu'il ne soit pas mort et qu'il pense à moi comme à une amie.

 

Le temps passe et dépasse. Il m'arrive de rencontrer Florentine qui s'est trouvé une amoureux. Il est des périodes et des personnes qui s'expriment entre parenthèses, comme si elles constituaient des épisodes à part de notre vie. Seulement pour marquer des souvenirs teintés d'émotions. Jean-Marie semble en faire partie, il faut que je m'en convainc ! N'empêche que ce serait une grande joie de le voir surgir devant moi ! Avec de l'ironie dans les yeux ! Je lui pose avec mes souvenirs une auréole d'amitié, il a été pour moi le plus chaleureux et romantique chevalier-servant.

L'intermède

Le 30 avril 2013, 13:22 dans Humeurs  Aucun commentaire pour le moment

   L 'autre jour à Cannes j'ai croisé la follingue qui me jalousait autrefois jean-Marie. La revoir a provoqué en moi des réminiscences qui se sont épanouies en étoile ou en forme de neurone alors que les événements qu'elles évoquent se sont déroulées en durée linéaire , avec des pointillés d'ailleurs. J'aime les souvenirs. Ravivés et embellis par l'imagination nostalgique du regret, ils répercutent des sons de vie au fond glacé de mon cœur atone. Je me souviens...Je me souviens... C'est une occupation grisante et sans but, facile et exubérante. Qui ne s'y laisse prendre aux jours fades des saisons ternes.

Je me souviens. Jean-Marie vaquait depuis quelques temps dans notre aire. J'ignore comment il y était venu. Sans rien dire, il avait l'air d'un contestataire et je ne pouvais que m'en amuser. Un jour il me dit ; « J'aimerais me montrer avec vous devant des snobs ». J'avais répondu : « Si c'est pour les faire bisquer, je ne refuse pas. Mais je ne vois jamais les snobs .»
- Tournez la tête, vous les verrez. 
- Ah, bon.
- Il ne faudrait pas que vous craigniez les rumeurs de la galerie. Nous risquons de faire jaser. Je ne suis pas forcément décoratif à partir de ce qui se sait et de ce qui s'imagine : juif, noir, américain, émigré, PD certainement de façon rédibitoire, et communiste en plus. Je ne vous fais pas peur ?

  • Si vous n'en jetez plus, non. Vous pourrez me distraire de façon intermittente. 

    Ainsi s'établit notre pacte. Je ne pense pas que nous ayons vraiment défrayé la chronique. Il accordait aux autres une curiosité à son égard au-dessus de la réalité. Ou alors, il se peut aussi que je n'y fasse pas assez attention moi-même pour l'avoir remarquée. Il est vraisemblable que beaucoup ignoraient son homosexualité. A l'époque, il était mal vu de se faire gratifier d'une telle étiquette et peut-être même dangereux pour un neurologue. En public, il jouait avec moi à l'amoureux transi. Ensemble, nous allions faire de grandes balades en forêt avec sa chienne colley qui s' appelait « Chère Amie». Il m'emmenait à des réceptions assez somptueuses et à des soirées de gala à l'Opéra quand il réussisait à y faire une garde en tant que médecin.
    Juif, d'origine éthiopienne, Jean-Marie se prétendait un palacha descendant de la reine de Saba et du roi Salomon, rejeté par ses coreligionnaires européens ou américains. Né avant terme à New-york où ses parents séjournaient en service commandé pour l'ambassade d'Ethiopie, il y était revenu plus tard. Aux Etats-Unis, les noirs ne le percevaient pas non plus comme un des leurs. Plus clair de peau que beaucoup d'entre eux, avec des cheveux lisses, on aurait pu le décrire comme une ligne d'élégance avec des traits d'autochtone espagnol ou peut-être hindou pour les gens qui, comme moi, ne connaissaient rien sur les palachas. Pensant que les Français auraient pour lui plus de bienveillance, il avait émigré chez nous. Il avait la double nationalité française et américaine. Il avait fait sa thèse de médecine dans un de ces deux pays et sa spécialité dans l'autre, si bien qu'il ne pouvait exercé la neurologie, en situation libérale, ni dans l'un, ni dans l'autre. Il pratiquait avec passion dans un hôpital d'une très proche banlieue de Paris où il dirigeait même un service à titre officiel de remplacement de longue durée. Quand il se taxait d'émigré, je lui répliquais qu'il se débrouillait bien.
    C'est Jean-Marie qui m'avait présenté Florentine en lui recommandant de bien m'écouter. Je lui avais reproché de ne pas faire ses bonnes actions lui-même. Indigné et rouge de colère, il auguait qu'il ne connaissait que moi pour la sauver et que certains refus relevaient de l'ignominie. Il avait dû la soigner en consultation à l'hôpital. Florentine était ougandaise ou luandaise ; je ne l'ai jamais su de façon précise et peut-être elle non plus. Au temps de la guerre atroce qui avait eu lieu entre les toutsis et les huttus, elle s'était fait violer pendant plusieurs jours par ceux-ci, ennemis de son ethnie. Elle en était restée meurtrie, sidérée, stupide, anéantie. Une de ses compatriotes semblait payée pour l'assister dans ses tâches journalières de survie. Elle ne me parlait pas, mais elle me tenait par la main ou se blotissait dans mes bras. Je me demandais si elle avait été jamais normale. Puis au bout de six mois ou d'un an, elle s'était mise à monologuer dans sa langue, et enfin petit à petit en français. Elle s'exprimait avec une syntaxe soignée. Quand une crise d'angoisse la saisissait, elle se mettait à trembler, à vomir, et tombait. Il n'y avait que moi qui pouvait la sortir de la prostation qui s'en suivait. Florentine s'est remise semble-t-il à peu près complètement, pouvant subvenir à la prise en charge de sa vie personnelle, faire ses courses et son ménage, échanger des amabilités avec ses voisins, avec des accès de plus en plus rares et modérés. Elle restait seulement un peu réservée et parfois sur le qui-vive. J'essayais de la rencontrer moins souvent car sa reconnaissance m'encombrait. Jean-Marie appréciait que je m'arrange pour espacer mes rencontres avec elle afin qu'elle redevienne tout-à-fait autonome. J'essayais, à cette étape, de discuter avec elle sur des sujets qui l'intéressaient plutôt que de la laisser ruminer sans arrêt sur son traumatisme.
    Elle devait aller mieux depuis un bon moment puisqu'un jour elle m'entraîna à une conférence ayant trait à l'archéologie en Seine et Marne. Le public réunissait, entre autres, une quinzaine d'Africains . J'ai perdu le titre exact de la réunion. Toujours est-il, qu'à la fin, au moment des  échanges avec l'intervenant; ceux-ci   s'orientèrent vers la question des « races » humaines. La plupart des personnes opinaient du bonnet quand on affirma que les derniers résultats scientifiques révélaient qu'elles n'existaient pas, qu'en reconnaître l'existence est une aberration, que Leroi-gourhan et Lévy-Strauss s'étaient grossièrement trompés à ce propos. Admiratrice de Leroi-Gourhan, de ses études sur les développements conjoints du crâne et de la main en parallèle avec celui des outils, sur la protection qu'il demandait incessamment pour les civilisations en croissance, je m'élevais contre ces déclarations, affirmant qu'il existait, en dépit de toutes les exceptions, des différences presque constantes, qu'on pouvait assimiler à des différences raciales, comme chez les autres mammifères, entre un pygmée et un bantou, un esquimau et un suédois, entre moi et l'amie ici présente et je désignais Florentine. Je défendis l'idée que la négation des races revenait en fait à n'en imposer qu'une seule en référence, que reconnaître une diversité biologique ne signifiait pas établir une hiérarchie dans l'humanité, au contraire, etc...Un intervenant me dit : « Mais, Madame, s'il y avait des races, nous ne pourrions pas nous reproduire ensemble ». Je répliquais que je ne pouvais plus discuter avec un prétendu archéologue qui confondait les définitions de race et d'espèce. (En fait, il était parfaitement qualifié et professeur de faculté ; il s'était laissé emporter jusqu'à dire n'importe quoi). Il se leva, courroucé, et déclara qu'il allait « me casser la gueule » comme à une sale raciste. Nous étions séparés de six ou sept mètres car nous nous étions assises dans les premiers rangs pour être sures de bien entendre. Je ne m'étais bien sûr jamais trouvée dans une situation pareille, mais c'est incroyable comme, paniquée, je réfléchissais vite en cette occasion. Pendant qu'il avançait je tâtais mon trousseau de clés dans ma poche et je les plaçais entre mes doigts en forme de poing américain, me demandant si j'avais intérêt à lui lancer un coup de pied dans les parties ou à lui flanquer un coup de clés en pleine face. J'avais une terrible frousse. La seconde solution me paraissait plus spontanée mais je calculais qu'il était plus râblé que moi, qu'un homme est toujours plus fort sur le plan physique et qu'il fallait mieux que je joue sur la distance et la possibilité de recul. Je n'eus pas à choisir. Les Africains s'étaient groupés derrière moi et j'en pris conscience quand ils avancèrent à mon niveau. La panique commençait à me saisir. L'un d'eux dit : « Si tu lui touches un cheveu, c'est à toi qu'on cassera la gueule ».

    - Mais je ne comprends pas bredouilla l'archéologue.
    - T'as pas besoin de comprendre, c'est comme ça, tu fais encore un pas, on te casse la gueule. C'est tout.

    Les noirs avaient pris mon parti dans la discussion, voulant être reconnus comme une entité sur la carte du monde. Je leur en suis encore reconnaissante.

 

Je voulais raconter cette histoire à Jean-Marie. Mais c'était la période des premiers départs en vacances, et sans nouvelles de lui, je fis le projet de la lui narrer plus tard . A mon retour de vacances, aucune manifestation de sa part pendant sans doute plus d'un mois. Je lui téléphonais et tombais sur un répondeur, jusqu'au jour où j'entendis que son numéro n'avait plus d'abonné. Je lui écrivis et ma lettre me revint. Je savais d'ailleurs avant d'envoyer ma missive, qu'il n'occupait pas souvent le studio qui correspondait à son adresse. J'allais chercher des renseignements à son hôpital ; personne ne put m'en fournir. Il avait prévenu qu'il cessait son activité sans préavis. J'obtins là son numéro de sécurité sociale mais cette dernière constitue une forteresse sur le plan des informations des prestataires. La police ne recherche les disparus qu'à la demande des familles. Je m'enquérais ci et là à son sujet. Finalement, si certains le connaissaient de vue, c'est tout juste si on savait son nom. Il ne semblait pas non plus inspirer une grande sympathie à beaucoup de monde, en dehors de ses patients. Florentine ne savait rien de lui en dehors du fait qu'il la suivait à l'hôpital. Je réalisais qu'il devait être bien seul dans la vie et que, si ça se trouvait, j'étais peut-être sa seule relation un peu proche. J'ai même recherché et retrouvé la follingue pour l'interroger sans succès. Est-il reparti aux Etats-Unis ? A-il voulu renouer avec l'Ethiopie ? Il reste fort improbable que je le sache un jour. Qu'est-ce qui pourrait expliquer sa disparition?  Je voudrais bien qu'il ne soit pas mort et qu'il pense à moi comme à une amie.

      Et qu'est devenue Chère Amie?

 

Le temps passe et dépasse. Il m'arrive de rencontrer Florentine qui s'est trouvé une amoureux. Il est des périodes et des personnes qui s'expriment entre parenthèses, comme si elles constituaient des épisodes à part de notre vie. Seulement pour marquer des souvenirs teintés d'émotions. Jean-Marie semble en faire partie, il faut que je m'en convainc ! N'empêche que ce serait une grande joie de le voir surgir devant moi ! Avec de l'ironie dans les yeux ! Je lui pose avec mes souvenirs une auréole d'amitié, il a été pour moi le plus chaleureux et romantique chevalier-servant.

L'intermède

Le 30 avril 2013, 13:22 dans Humeurs  Aucun commentaire pour le moment

   L 'autre jour à Cannes j'ai croisé la follingue qui me jalousait autrefois jean-Marie. La revoir a provoqué en moi des réminiscences qui se sont épanouies en étoile ou en forme de neurone alors que les événements qu'elles évoquent se sont déroulées en durée linéaire , avec des pointillés d'ailleurs. J'aime les souvenirs. Ravivés et embellis par l'imagination nostalgique du regret, ils répercutent des sons de vie au fond glacé de mon cœur atone. Je me souviens...Je me souviens... C'est une occupation grisante et sans but, facile et exubérante. Qui ne s'y laisse prendre aux jours fades des saisons ternes.

Je me souviens. Jean-Marie vaquait depuis quelques temps dans notre aire. J'ignore comment il y était venu. Sans rien dire, il avait l'air d'un contestataire et je ne pouvais que m'en amuser. Un jour il me dit ; « J'aimerais me montrer avec vous devant des snobs ». J'avais répondu : « Si c'est pour les faire bisquer, je ne refuse pas. Mais je ne vois jamais les snobs .»
- Tournez la tête, vous les verrez. 
- Ah, bon.
- Il ne faudrait pas que vous craigniez les rumeurs de la galerie. Nous risquons de faire jaser. Je ne suis pas forcément décoratif à partir de ce qui se sait et de ce qui s'imagine : juif, noir, américain, émigré, PD certainement de façon rédibitoire, et communiste en plus. Je ne vous fais pas peur ?

  • Si vous n'en jetez plus, non. Vous pourrez me distraire de façon intermittente. 

    Ainsi s'établit notre pacte. Je ne pense pas que nous ayons vraiment défrayé la chronique. Il accordait aux autres une curiosité à son égard au-dessus de la réalité. Ou alors, il se peut aussi que je n'y fasse pas assez attention moi-même pour l'avoir remarquée. Il est vraisemblable que beaucoup ignoraient son homosexualité. A l'époque, il était mal vu de se faire gratifier d'une telle étiquette et peut-être même dangereux pour un neurologue. En public, il jouait avec moi à l'amoureux transi. Ensemble, nous allions faire de grandes balades en forêt avec sa chienne colley qui s' appelait « Chère Amie». Il m'emmenait à des réceptions assez somptueuses et à des soirées de gala à l'Opéra quand il réussisait à y faire une garde en tant que médecin.
    Juif, d'origine éthiopienne, Jean-Marie se prétendait un palacha descendant de la reine de Saba et du roi Salomon, rejeté par ses coreligionnaires européens ou américains. Né avant terme à New-york où ses parents séjournaient en service commandé pour l'ambassade d'Ethiopie, il y était revenu plus tard. Aux Etats-Unis, les noirs ne le percevaient pas non plus comme un des leurs. Plus clair de peau que beaucoup d'entre eux, avec des cheveux lisses, on aurait pu le décrire comme une ligne d'élégance avec des traits d'autochtone espagnol ou peut-être hindou pour les gens qui, comme moi, ne connaissaient rien sur les palachas. Pensant que les Français auraient pour lui plus de bienveillance, il avait émigré chez nous. Il avait la double nationalité française et américaine. Il avait fait sa thèse de médecine dans un de ces deux pays et sa spécialité dans l'autre, si bien qu'il ne pouvait exercé la neurologie, en situation libérale, ni dans l'un, ni dans l'autre. Il pratiquait avec passion dans un hôpital d'une très proche banlieue de Paris où il dirigeait même un service à titre officiel de remplacement de longue durée. Quand il se taxait d'émigré, je lui répliquais qu'il se débrouillait bien.
    C'est Jean-Marie qui m'avait présenté Florentine en lui recommandant de bien m'écouter. Je lui avais reproché de ne pas faire ses bonnes actions lui-même. Indigné et rouge de colère, il auguait qu'il ne connaissait que moi pour la sauver et que certains refus relevaient de l'ignominie. Il avait dû la soigner en consultation à l'hôpital. Florentine était ougandaise ou luandaise ; je ne l'ai jamais su de façon précise et peut-être elle non plus. Au temps de la guerre atroce qui avait eu lieu entre les toutsis et les huttus, elle s'était fait violer pendant plusieurs jours par ceux-ci, ennemis de son ethnie. Elle en était restée meurtrie, sidérée, stupide, anéantie. Une de ses compatriotes semblait payée pour l'assister dans ses tâches journalières de survie. Elle ne me parlait pas, mais elle me tenait par la main ou se blotissait dans mes bras. Je me demandais si elle avait été jamais normale. Puis au bout de six mois ou d'un an, elle s'était mise à monologuer dans sa langue, et enfin petit à petit en français. Elle s'exprimait avec une syntaxe soignée. Quand une crise d'angoisse la saisissait, elle se mettait à trembler, à vomir, et tombait. Il n'y avait que moi qui pouvait la sortir de la prostation qui s'en suivait. Florentine s'est remise semble-t-il à peu près complètement, pouvant subvenir à la prise en charge de sa vie personnelle, faire ses courses et son ménage, échanger des amabilités avec ses voisins, avec des accès de plus en plus rares et modérés. Elle restait seulement un peu réservée et parfois sur le qui-vive. J'essayais de la rencontrer moins souvent car sa reconnaissance m'encombrait. Jean-Marie appréciait que je m'arrange pour espacer mes rencontres avec elle afin qu'elle redevienne tout-à-fait autonome. J'essayais, à cette étape, de discuter avec elle sur des sujets qui l'intéressaient plutôt que de la laisser ruminer sans arrêt sur son traumatisme.
    Elle devait aller mieux depuis un bon moment puisqu'un jour elle m'entraîna à une conférence ayant trait à l'archéologie en Seine et Marne. Le public réunissait, entre autres, une quinzaine d'Africains . J'ai perdu le titre exact de la réunion. Toujours est-il, qu'à la fin, au moment des  échanges avec l'intervenant; ceux-ci   s'orientèrent vers la question des « races » humaines. La plupart des personnes opinaient du bonnet quand on affirma que les derniers résultats scientifiques révélaient qu'elles n'existaient pas, qu'en reconnaître l'existence est une aberration, que Leroi-gourhan et Lévy-Strauss s'étaient grossièrement trompés à ce propos. Admiratrice de Leroi-Gourhan, de ses études sur les développements conjoints du crâne et de la main en parallèle avec celui des outils, sur la protection qu'il demandait incessamment pour les civilisations en croissance, je m'élevais contre ces déclarations, affirmant qu'il existait, en dépit de toutes les exceptions, des différences presque constantes, qu'on pouvait assimiler à des différences raciales, comme chez les autres mammifères, entre un pygmée et un bantou, un esquimau et un suédois, entre moi et l'amie ici présente et je désignais Florentine. Je défendis l'idée que la négation des races revenait en fait à n'en imposer qu'une seule en référence, que reconnaître une diversité biologique ne signifiait pas établir une hiérarchie dans l'humanité, au contraire, etc...Un intervenant me dit : « Mais, Madame, s'il y avait des races, nous ne pourrions pas nous reproduire ensemble ». Je répliquais que je ne pouvais plus discuter avec un prétendu archéologue qui confondait les définitions de race et d'espèce. (En fait, il était parfaitement qualifié et professeur de faculté ; il s'était laissé emporter jusqu'à dire n'importe quoi). Il se leva, courroucé, et déclara qu'il allait « me casser la gueule » comme à une sale raciste. Nous étions séparés de six ou sept mètres car nous nous étions assises dans les premiers rangs pour être sures de bien entendre. Je ne m'étais bien sûr jamais trouvée dans une situation pareille, mais c'est incroyable comme, paniquée, je réfléchissais vite en cette occasion. Pendant qu'il avançait je tâtais mon trousseau de clés dans ma poche et je les plaçais entre mes doigts en forme de poing américain, me demandant si j'avais intérêt à lui lancer un coup de pied dans les parties ou à lui flanquer un coup de clés en pleine face. J'avais une terrible frousse. La seconde solution me paraissait plus spontanée mais je calculais qu'il était plus râblé que moi, qu'un homme est toujours plus fort sur le plan physique et qu'il fallait mieux que je joue sur la distance et la possibilité de recul. Je n'eus pas à choisir. Les Africains s'étaient groupés derrière moi et j'en pris conscience quand ils avancèrent à mon niveau. La panique commençait à me saisir. L'un d'eux dit : « Si tu lui touches un cheveu, c'est à toi qu'on cassera la gueule ».

    - Mais je ne comprends pas bredouilla l'archéologue.
    - T'as pas besoin de comprendre, c'est comme ça, tu fais encore un pas, on te casse la gueule. C'est tout.

    Les noirs avaient pris mon parti dans la discussion, voulant être reconnus comme une entité sur la carte du monde. Je leur en suis encore reconnaissante.

 

Je voulais raconter cette histoire à Jean-Marie. Mais c'était la période des premiers départs en vacances, et sans nouvelles de lui, je fis le projet de la lui narrer plus tard . A mon retour de vacances, aucune manifestation de sa part pendant sans doute plus d'un mois. Je lui téléphonais et tombais sur un répondeur, jusqu'au jour où j'entendis que son numéro n'avait plus d'abonné. Je lui écrivis et ma lettre me revint. Je savais d'ailleurs avant d'envoyer ma missive, qu'il n'occupait pas souvent le studio qui correspondait à son adresse. J'allais chercher des renseignements à son hôpital ; personne ne put m'en fournir. Il avait prévenu qu'il cessait son activité sans préavis. J'obtins là son numéro de sécurité sociale mais cette dernière constitue une forteresse sur le plan des informations des prestataires. La police ne recherche les disparus qu'à la demande des familles. Je m'esnquérrais ci et là à son sujet. Finalement, si certains le connaissaient de vue, c'est tout juste si on savait son nom. Il ne semblait pas non plus inspirer une grande sympathie à beaucoup de monde, en dehors de ses patients. Florentine ne savait rien de lui en dehors du fait qu'il la suivait à l'hôpital. Je réalisais qu'il devait être bien seul dans la vie et que, si ça se trouvait, j'étais peut-être sa seule relation un peu proche. J'ai même recherché et retrouvé la follingue pour l'interroger sans succès. Est-il reparti aux Etats-Unis ? A-il voulu renouer avec l'Ethiopie ? Il reste fort improbable que je le sache un jour. Qu'est-ce qui pourrait expliquer sa disparition?  Je voudrais bien qu'il ne soit pas mort et qu'il pense à moi comme à une amie.

 

Le temps passe et dépasse. Il m'arrive de rencontrer Florentine qui s'est trouvé une amoureux. Il est des périodes et des personnes qui s'expriment entre parenthèses, comme si elles constituaient des épisodes à part de notre vie. Seulement pour marquer des souvenirs teintés d'émotions. Jean-Marie semble en faire partie, il faut que je m'en convainc ! N'empêche que ce serait une grande joie de le voir surgir devant moi ! Avec de l'ironie dans les yeux ! Je lui pose avec mes souvenirs une auréole d'amitié, il a été pour moi le plus chaleureux et romantique chevalier-servant.

L'intermède

Le 30 avril 2013, 13:22 dans Humeurs  Aucun commentaire pour le moment

   L 'autre jour à Cannes j'ai croisé la follingue qui me jalousait autrefois jean-Marie. La revoir a provoqué en moi des réminiscences qui se sont épanouies en étoile ou en forme de neurone alors que les événements qu'elles évoquent se sont déroulées en durée linéaire , avec des pointillés d'ailleurs. J'aime les souvenirs. Ravivés et embellis par l'imagination nostalgique du regret, ils répercutent des sons de vie au fond glacé de mon cœur atone. Je me souviens...Je me souviens... C'est une occupation grisante et sans but, facile et exubérante. Qui ne s'y laisse prendre aux jours fades des saisons ternes.

Je me souviens. Jean-Marie vaquait depuis quelques temps dans notre aire. J'ignore comment il y était venu. Sans rien dire, il avait l'air d'un contestataire et je ne pouvais que m'en amuser. Un jour il me dit ; « J'aimerais me montrer avec vous devant des snobs ». J'avais répondu : « Si c'est pour les faire bisquer, je ne refuse pas. Mais je ne vois jamais les snobs .»
- Tournez la tête, vous les verrez. 
- Ah, bon.
- Il ne faudrait pas que vous craigniez les rumeurs de la galerie. Nous risquons de faire jaser. Je ne suis pas forcément décoratif à partir de ce qui se sait et de ce qui s'imagine : juif, noir, américain, émigré, PD certainement de façon rédibitoire, et communiste en plus. Je ne vous fais pas peur ?

  • Si vous n'en jetez plus, non. Vous pourrez me distraire de façon intermittente. 

    Ainsi s'établit notre pacte. Je ne pense pas que nous ayons vraiment défrayé la chronique. Il accordait aux autres une curiosité à son égard au-dessus de la réalité. Ou alors, il se peut aussi que je n'y fasse pas assez attention moi-même pour l'avoir remarquée. Il est vraisemblable que beaucoup ignoraient son homosexualité. A l'époque, il était mal vu de se faire gratifier d'une telle étiquette et peut-être même dangereux pour un neurologue. En public, il jouait avec moi à l'amoureux transi. Ensemble, nous allions faire de grandes balades en forêt avec sa chienne colley qui s' appelait « Chère Amie». Il m'emmenait à des réceptions assez somptueuses et à des soirées de gala à l'Opéra quand il réussisait à y faire une garde en tant que médecin.
    Juif, d'origine éthiopienne, Jean-Marie se prétendait un palacha descendant de la reine de Saba et du roi Salomon, rejeté par ses coreligionnaires européens ou américains. Né avant terme à New-york où ses parents séjournaient en service commandé pour l'ambassade d'Ethiopie, il y était revenu plus tard. Aux Etats-Unis, les noirs ne le percevaient pas non plus comme un des leurs. Plus clair de peau que beaucoup d'entre eux, avec des cheveux lisses, on aurait pu le décrire comme une ligne d'élégance avec des traits d'autochtone espagnol ou peut-être hindou pour les gens qui, comme moi, ne connaissaient rien sur les palachas. Pensant que les Français auraient pour lui plus de bienveillance, il avait émigré chez nous. Il avait la double nationalité française et américaine. Il avait fait sa thèse de médecine dans un de ces deux pays et sa spécialité dans l'autre, si bien qu'il ne pouvait exercé la neurologie, en situation libérale, ni dans l'un, ni dans l'autre. Il pratiquait avec passion dans un hôpital d'une très proche banlieue de Paris où il dirigeait même un service à titre officiel de remplacement de longue durée. Quand il se taxait d'émigré, je lui répliquais qu'il se débrouillait bien.
    C'est Jean-Marie qui m'avait présenté Florentine en lui recommandant de bien m'écouter. Je lui avais reproché de ne pas faire ses bonnes actions lui-même. Indigné et rouge de colère, il auguait qu'il ne connaissait que moi pour la sauver et que certains refus relevaient de l'ignominie. Il avait dû la soigner en consultation à l'hôpital. Florentine était ougandaise ou luandaise ; je ne l'ai jamais su de façon précise et peut-être elle non plus. Au temps de la guerre atroce qui avait eu lieu entre les toutsis et les huttus, elle s'était fait violer pendant plusieurs jours par ceux-ci, ennemis de son ethnie. Elle en était restée meurtrie, sidérée, stupide, anéantie. Une de ses compatriotes semblait payée pour l'assister dans ses tâches journalières de survie. Elle ne me parlait pas, mais elle me tenait par la main ou se blotissait dans mes bras. Je me demandais si elle avait été jamais normale. Puis au bout de six mois ou d'un an, elle s'était mise à monologuer dans sa langue, et enfin petit à petit en français. Elle s'exprimait avec une syntaxe soignée. Quand une crise d'angoisse la saisissait, elle se mettait à trembler, à vomir, et tombait. Il n'y avait que moi qui pouvait la sortir de la prostation qui s'en suivait. Florentine s'est remise semble-t-il à peu près complètement, pouvant subvenir à la prise en charge de sa vie personnelle, faire ses courses et son ménage, échanger des amabilités avec ses voisins, avec des accès de plus en plus rares et modérés. Elle restait seulement un peu réservée et parfois sur le qui-vive. J'essayais de la rencontrer moins souvent car sa reconnaissance m'encombrait. Jean-Marie appréciait que je m'arrange pour espacer mes rencontres avec elle afin qu'elle redevienne tout-à-fait autonome. J'essayais, à cette étape, de discuter avec elle sur des sujets qui l'intéressaient plutôt que de la laisser ruminer sans arrêt sur son traumatisme.
    Elle devait aller mieux depuis un bon moment puisqu'un jour elle m'entraîna à une conférence ayant trait à l'archéologie en Seine et Marne. Le public réunissait, entre autres, une quinzaine d'Africains . J'ai perdu le titre exact de la réunion. Toujours est-il, qu'à la fin, au moment des  échanges avec l'intervenant; ceux-ci   s'orientèrent vers la question des « races » humaines. La plupart des personnes opinaient du bonnet quand on affirma que les derniers résultats scientifiques révélaient qu'elles n'existaient pas, qu'en reconnaître l'existence est une aberration, que Leroi-gourhan et Lévy-Strauss s'étaient grossièrement trompés à ce propos. Admiratrice de Leroi-Gourhan, de ses études sur les développements conjoints du crâne et de la main en parallèle avec celui des outils, sur la protection qu'il demandait incessamment pour les civilisations en croissance, je m'élevais contre ces déclarations, affirmant qu'il existait, en dépit de toutes les exceptions, des différences presque constantes, qu'on pouvait assimiler à des différences raciales, comme chez les autres mammifères, entre un pygmée et un bantou, un esquimau et un suédois, entre moi et l'amie ici présente et je désignais Florentine. Je défendis l'idée que la négation des races revenait en fait à n'en imposer qu'une seule en référence, que reconnaître une diversité biologique ne signifiait pas établir une hiérarchie dans l'humanité, au contraire, etc...Un intervenant me dit : « Mais, Madame, s'il y avait des races, nous ne pourrions pas nous reproduire ensemble ». Je répliquais que je ne pouvais plus discuter avec un prétendu archéologue qui confondait les définitions de race et d'espèce. (En fait, il était parfaitement qualifié et professeur de faculté ; il s'était laissé emporter jusqu'à dire n'importe quoi). Il se leva, courroucé, et déclara qu'il allait « me casser la gueule » comme à une sale raciste. Nous étions séparés de six ou sept mètres car nous nous étions assises dans les premiers rangs pour être sures de bien entendre. Je ne m'étais bien sûr jamais trouvée dans une situation pareille, mais c'est incroyable comme, paniquée, je réfléchissais vite en cette occasion. Pendant qu'il avançait je tâtais mon trousseau de clés dans ma poche et je les plaçais entre mes doigts en forme de poing américain, me demandant si j'avais intérêt à lui lancer un coup de pied dans les parties ou à lui flanquer un coup de clés en pleine face. J'avais une terrible frousse. La seconde solution me paraissait plus spontanée mais je calculais qu'il était plus râblé que moi, qu'un homme est toujours plus fort sur le plan physique et qu'il fallait mieux que je joue sur la distance et la possibilité de recul. Je n'eus pas à choisir. Les Africains s'étaient groupés derrière moi et j'en pris conscience quand ils avancèrent à mon niveau. La panique commençait à me saisir. L'un d'eux dit : « Si tu lui touches un cheveu, c'est à toi qu'on cassera la gueule ».

    - Mais je ne comprends pas bredouilla l'archéologue.
    - T'as pas besoin de comprendre, c'est comme ça, tu fais encore un pas, on te casse la gueule. C'est tout.

    Les noirs avaient pris mon parti dans la discussion, voulant être reconnus comme une entité sur la carte du monde. Je leur en suis encore reconnaissante.

 

Je voulais raconter cette histoire à Jean-Marie. Mais c'était la période des premiers départs en vacances, et sans nouvelles de lui, je fis le projet de la lui narrer plus tard . A mon retour de vacances, aucune manifestation de sa part pendant sans doute plus d'un mois. Je lui téléphonais et tombais sur un répondeur, jusqu'au jour où j'entendis que son numéro n'avait plus d'abonné. Je lui écrivis et ma lettre me revint. Je savais d'ailleurs avant d'envoyer ma missive, qu'il n'occupait pas souvent le studio qui correspondait à son adresse. J'allais chercher des renseignements à son hôpital ; personne ne put m'en fournir. Il avait prévenu qu'il cessait son activité sans préavis. J'obtins là son numéro de sécurité sociale mais cette dernière constitue une forteresse sur le plan des informations des prestataires. La police ne recherche les disparus qu'à la demande des familles. Je m'esnquérrais ci et là à son sujet. Finalement, si certains le connaissaient de vue, c'est tout juste si on savait son nom. Il ne semblait pas non plus inspirer une grande sympathie à beaucoup de monde, en dehors de ses patients. Florentine ne savait rien de lui en dehors du fait qu'il la suivait à l'hôpital. Je réalisais qu'il devait être bien seul dans la vie et que, si ça se trouvait, j'étais peut-être sa seule relation un peu proche. J'ai même recherché et retrouvé la follingue pour l'interroger sans succès. Est-il reparti aux Etats-Unis ? A-il voulu renouer avec l'Ethiopie ? Il reste fort improbable que je le sache un jour. Qu'est-ce qui pourrait expliquer sa disparition?  Je voudrais bien qu'il ne soit pas mort et qu'il pense à moi comme à une amie.

 

Le temps passe et dépasse. Il m'arrive de rencontrer Florentine qui s'est trouvé une amoureux. Il est des périodes et des personnes qui s'expriment entre parenthèses, comme si elles constituaient des épisodes à part de notre vie. Seulement pour marquer des souvenirs teintés d'émotions. Jean-Marie semble en faire partie, il faut que je m'en convainc ! N'empêche que ce serait une grande joie de le voir surgir devant moi ! Avec de l'ironie dans les yeux ! Je lui pose avec mes souvenirs une auréole d'amitié, il a été pour moi le plus chaleureux et romantique chevalier-servant.

L'intermède

Le 30 avril 2013, 13:22 dans Humeurs  Aucun commentaire pour le moment

   L 'autre jour à Cannes j'ai croisé la follingue qui me jalousait autrefois jean-Marie. La revoir a provoqué en moi des réminiscences qui se sont épanouies en étoile ou en forme de neurone alors que les événements qu'elles évoquent se sont déroulées en durée linéaire , avec des pointillés d'ailleurs. J'aime les souvenirs. Ravivés et embellis par l'imagination nostalgique du regret, ils répercutent des sons de vie au fond glacé de mon cœur atone. Je me souviens...Je me souviens... C'est une occupation grisante et sans but, facile et exubérante. Qui ne s'y laisse prendre aux jours fades des saisons ternes.

Je me souviens. Jean-Marie vaquait depuis quelques temps dans notre aire. J'ignore comment il y était venu. Sans rien dire, il avait l'air d'un contestataire et je ne pouvais que m'en amuser. Un jour il me dit ; « J'aimerais me montrer avec vous devant des snobs ». J'avais répondu : « Si c'est pour les faire bisquer, je ne refuse pas. Mais je ne vois jamais les snobs .»
- Tournez la tête, vous les verrez. 
- Ah, bon.
- Il ne faudrait pas que vous craigniez les rumeurs de la galerie. Nous risquons de faire jaser. Je ne suis pas forcément décoratif à partir de ce qui se sait et de ce qui s'imagine : juif, noir, américain, émigré, PD certainement de façon rédibitoire, et communiste en plus. Je ne vous fais pas peur ?

  • Si vous n'en jetez plus, non. Vous pourrez me distraire de façon intermittente. 

    Ainsi s'établit notre pacte. Je ne pense pas que nous ayons vraiment défrayé la chronique. Il accordait aux autres une curiosité à son égard au-dessus de la réalité. Ou alors, il se peut aussi que je n'y fasse pas assez attention moi-même pour l'avoir remarquée. Il est vraisemblable que beaucoup ignoraient son homosexualité. A l'époque, il était mal vu de se faire gratifier d'une telle étiquette et peut-être même dangereux pour un neurologue. En public, il jouait avec moi à l'amoureux transi. Ensemble, nous allions faire de grandes balades en forêt avec sa chienne colley qui s' appelait « Chère Amie». Il m'emmenait à des réceptions assez somptueuses et à des soir

Au gré du moment

Le 8 avril 2013, 13:21 dans Humeurs 0

     Je ne peux plus écrire sur le forum car mes polices deviennent minuscules, encore plus minuscules quand je clique  dessus. Je peux à peine lire les messages des autres et mes spots se rétrécissent jusqu'à devenir une ligne de signes imperceptibles; ça va me rendre parano. Pourquoi sur le forum et pas ailleurs? Forme de censure à mon endroit? Partout ailleurs je peux lire normalement et écrire de même s'il y a lieu. Je ne sais pas arranger  ça. Je demanderai à P ou à J, mais plus tard. Je dois préparer mes bagages pour demain matin. Je dois partir de bonne heure. J'ai toujous du mal à partir, une tendance à rester collée où je suis, investie dans mes pensées et actions du moment. Quand je travaillais, j'avais du mal à quitter mon appartement le matin, et le soir mon bureau. Pourtant je suis toujours à la recherche d'un ailleurs. Ambivalence! Partir, c'est mourir un peu;  et mourir, c'est partir tout-à-fait. Aïe, aïe.

    Le livre de Mauricio Garay est un petit bijou. Le titre "Mathématiques pédestres le monde pythagorique" ne laisse pas présager une facilité d'accès. Et pourtant il n'offre aucune âpreté, même pour les presque nuls. Il ne demande qu'un appétit de culture. Il ouvre autant d'horizons dans le monde philosophique, littéraire, historique qu'en mathématiques  et souvent avec de l'humour . Quel numéro que Mauricio. Parmi tous les copains de F, il s'avère qu'il est devenu le plus titré sur le plan universitaire, et celui qui a le mieux  réussi. Seulement, il n'a jamais de rond. Il devrait pouvoir s'équilibrer avec son salaire et celui de sa femme, Mais il a la tête dans les nuages et vivre avec son compte, ce n'est pas forcément donné à tout le monde surtout quand on pense plus à l'histoire de la pensée depuis l'antiquité qu'à éplucher ses haricots. Je n'emporterai pas ce petit bouquin en voyage. J'ai peur de le perdre dans le train ou ailleurs. Je n'aurai pas dû le commencer, c'est un ouvrage à lire d'une traite et il faudra que je le reprenne depuis le début pour continuer, ce qui ne convient pas non plus en cette occurence. C'est à cause de F. Il m'a dit: "prends le, maman. Tu es trop curieuse. Prends le, j'en achèterai un autre." Pour dire vrai, je ne sais pas où on peut se le procurer. F m'évite des frais, comme ça, en passant, sans avoir l'air. Sur le coup, ça n'a l'air de rien et après ça me gêne, même pour 14 euros. F n'est pas assez intéressé par l'argent, j'ai toujours peur qu'il s'engage plus qu'il peut se le  permettre.  S'il lui arrivait une tuile, même petite, il aurait du mal à faire face, et il faudrait que j'intervienne, alors je fais la radin. Les enfants, c'est chouette mais ça aliène longtemps. Je les adore et j'en ai marre.

Je ferais mieux de vivre pour moi; à mon âge, il serait plus que temps, mais , ce n'est pas que j'ai particulièrement bon coeur, c'est qu'il m'est insupportable de savoir un proche en difficultés. Fred m'a engueulée hier. J'ai donné le plan du musée à des jeunes, mais en fait je n'en avais plus besoin. Je savais que je resterai dans  les mêmes salles jusqu'à l'heure de fermeture.  Quand je sors avec elle, Fred trouve toujours un prétexte à m'engueuler. Elle me reproche encore d'avoir garder l'étalage de la bouquiniste sur les quais qui avait envie de boire un café. Ce n'était pas tellement pour lui rendre service, mais plutôt pour assouvir une envie: celle de vendre toutes sortes de bouquins et de vieux magazines sur les quais de la Seine. Au moins, je l'ai fait pendant une heure et demie. Fred ne comprend rien. Elle prétend qu'avoir l'air honnête au point qu'on m'arrête pour me demander de tenir un stand c'est avoir l'air c...  Hier je l'ai envoyée promener. Elle est sans arrêt à récriminer et tout compte fait, je préfère ma complexion à la sienne.
Bon, je voulais encore m'étendre sur le livre de Mauricio, mais je me suis laissée distraire. Ce sera pour mon retour. P m'appelle.Il a préparé ses tomates et il faut que j'aille faire cuire le poIsson. 

   

 

 

Pas d'articles?

Le 6 avril 2013, 13:24 dans Humeurs 0

Qu'est-ce que cest que cette histoire? j'ai écrit trois articles et j'ai même changé de pseudo car je ne retrouvais pas le premier. "Humeurs" me plait car des humeurs, j'en ai et j'en change. Ce blog est surveillé plus que le forum. Il suffit pour tester de dire ce que l'on sait scabreux. La cache se manifeste instantanément. Avis aux testeuses.  Je crois que ça ne gêne pas la rédaction que l'on en soit prévenues. Au contraire. Cela peut lui supprimer des contrôles prolongés.

De toute façon, il ne faut pas se faire d'illusions; Big Brother s'est installé partout, et c'est ce qui permettra aux autorités de tenir en cas de soulèvements. Les moyens de communications, internet, téléphone, sont épiés en permanence et controlés; les informations recherchées peuvent s'obtenir en moins de temps qu'il faut pour le dire. Il serait étonnant que les fréquentations de Femme Actuelle soient parmi ls plus remuantes.; Elles ne sont étudiées, je pense, que dans l'intérêt commercial de Primapresse.  Pour l'instant. Ce qui m'intéressera par contre, c'est de connaître les motivations des modérateurs, en dehors de la paye. Il est légitime de travailler d'abord pour ça et comme les places sont chères, autant sauter dessus quand on en décroche une. Bah, ce n'est pas trop méchant et ça ne me dérange pas que cette société s'enrichisse, à condition qu'elle reste dans un domaine apolitique, autant que possible. Mais la réussite conduit vite au désir de pouvoir. Ce qui me dérangerait personnellement au niveau des "modérateurs", c'est de jouer les peigne-cul dans le contrôle du bien-penser. Petit dictateur à la solde d'un commerçan!. Je pourrais le faire si j'avais faim avec mes gosses à entretenir. Ya beaucoup de choses que je pourrais faire, en dehors de prostituée et de mère porteuse. L'entrée dans mon corps,  en dehoirs de mon propre désir, me semble le pire des esclavages. Mais en dehors de ça, je ne suis pas vraiment chochotte.
   Bon , j'ai déjà écrit ce matin à T. Il m'a déjà répondu. Mes petits-enfants sont des personnes formidables. Même s'ils étaient des étrangers, je les tiendrais pour des valeurs. Seulement, j'oserais le dire, ce que j'évite pour ne pas paraître prétentieuse. Mais je parlerai d'eux  et d'autres aussi, seulement une prochaine fois. Aujourd'hui, je dois m'arrêter pour nettoyer ma maison. Je vais publier et voir ce qu'il advient de cet article. Ca me fait plaisir de publier cet écrit, même s'il n'est pas lu. Qui s'intéresserait à ces bafouilles? cer qui me plait, c'est d'écrire à mon gré, comme ça pour rien. Au revoir Gouaille!